Cet article est issu d’un devoir que j’ai rédigé il y a plusieurs années dans le cadre de ma formation en symbolisme. En le relisant aujourd’hui avec mon regard de psycho-analyste clinicienne et les années de pratique qui ont suivi, j’ai eu envie de le retravailler, de l’enrichir et de le partager. Les fondements de cette réflexion demeurent, mais ils se sont nourris, au fil du temps, de l’expérience clinique et des rencontres thérapeutiques.
« Depuis que les psychanalystes se sont appliqués à démontrer que les matériaux du mythe et du conte entretiennent des rapports étroits avec ceux du rêve en donnant lieu à une sorte de revanche scénographique du désir refoulé (Freud et les freudiens) ou expriment des archétypes (Jung et les jungiens), on a cherché à élaborer une « clé des contes » qui serait le pendant de la « clé des songes ». GILLIG Jean-Marie
Un conte, un mythe, une légende ou un rêve nous invitent tous à un voyage. Le temps d’un instant, nous quittons la réalité ordinaire pour entrer dans un monde peuplé de personnages extraordinaires, d’animaux qui parlent, de monstres, de héros, de métamorphoses et d’épreuves.
Ces récits semblent venir d’ailleurs. Pourtant, ils nous parlent intimement. Ils réveillent des émotions, des souvenirs et des images qui résonnent parfois bien au-delà de ce que nous pouvons expliquer consciemment.
La connaissance des grandes figures symboliques des contes et des mythes peut nous aider à interpréter certains éléments de nos rêves. Mais le chemin fonctionne également dans l’autre sens : l’étude de nos rêves peut-elle nous permettre de mieux comprendre l’univers des symboles ?
Le voyage dans l’imaginaire
« Il était une fois… », « Au temps où les animaux parlaient… », « À une époque où les jours n’avaient pas de nuit… »
Ces quelques mots suffisent à ouvrir une porte. Nous entrons dans un autre temps et dans un autre espace : celui de l’imaginaire, du merveilleux et de l’inconscient.
Il en va de même lorsque nous rêvons. Nos yeux se ferment et un scénario se construit, parfois lumineux, parfois triste, étrange ou cauchemardesque. Au réveil, certaines images disparaissent presque immédiatement, tandis que d’autres restent en nous et continuent de nous interroger.
Notre imaginaire se nourrit de tout ce que nous avons vu, entendu, touché, senti et vécu depuis notre naissance. Les récits transmis pendant l’enfance, les films, les œuvres d’art, les croyances familiales et les expériences culturelles participent à la création de notre monde intérieur.
C’est pourquoi les contes, les mythes et les rêves partagent souvent les mêmes matériaux symboliques.
Contes, mythes et rêves : des récits aux frontières du réel
Les contes, les récits mythiques, les fables et les légendes mettent en scène des personnages humains ou surnaturels dans des environnements où le réel et l’irréel se rencontrent.
Les mêmes figures reviennent d’une époque et d’une culture à l’autre : le héros, la princesse, l’ogre, le dragon, la sorcière, le loup, le vieil homme sage, la forêt, la maison, la quête ou encore la traversée.
Ces figures ne sont pas seulement décoratives. Elles incarnent des situations humaines fondamentales : grandir, quitter sa famille, affronter une peur, se confronter à la perte, rencontrer le désir, traverser une transformation ou trouver sa place.
Nous avons été bercés par ces histoires dès le début de notre existence. Leurs images deviennent parfois des signifiants que nous retrouvons ensuite dans nos fantasmes et dans nos rêves.
Le rêve comme scène de l’inconscient
Le rêve constitue l’un des espaces dans lesquels l’inconscient peut s’exprimer avec le plus de liberté.
« Tout ce que je ne connais, mais à quoi je ne pense pas à un moment donné, tout ce dont j’ai eu conscience une fois mais que j’ai oublié, tout ce qui a été perçu par mes sens mais que je n’ai pas enregistré dans mon esprit conscient, tout ce que, involontairement et sans y prêter attention […] je ressens, pense, me rappelle, désire et fais, tout le futur qui se prépare en moi, qui ne deviendra conscient que plus tard, tout cela est le contenu de l’inconscient.» JUNG Carl Gustav
Il accueille ce que nous avons oublié, ce que nous n’avons pas consciemment enregistré, ce que nous ressentons sans encore pouvoir le nommer, ainsi que ce qui cherche progressivement à devenir conscient.
Dans cette scène intérieure, les pensées et les émotions ne se présentent pas toujours directement. Elles se déguisent, se déplacent et se transforment en images.
Un conflit peut prendre la forme d’une poursuite. Une transition peut devenir un passage, un pont ou une porte. Une peur peut apparaître sous les traits d’un animal ou d’un personnage menaçant.
Le rêve ne parle pas avec les mots de la raison. Il utilise le langage de l’image, du symbole et de la métaphore.
Pourquoi les contes nous parlent-ils autant ?
Bruno Bettelheim a montré que les contes de fées représentent, sous une forme imaginaire et symbolique, les grandes étapes de la croissance et de l’accès à l’autonomie.
« Les contes de fées décrivent sous la forme imaginaire et symbolique les étapes essentielles de la croissance et de l’accession à une vie indépendante. » BETTELHEIM Bruno
À travers leurs aventures, les personnages apprennent que la vie n’est pas toujours facile, mais aussi que rien n’est définitivement figé. Les épreuves peuvent être traversées et les situations peuvent évoluer.
Le lecteur peut s’identifier à un chef indien, à un magicien, à un héros, à une princesse déterminée, à une fée ou même à une figure inquiétante. Chacun de ces personnages vient toucher une partie de son monde intérieur.
Le conte permet ainsi de rencontrer indirectement certaines peurs, certains désirs ou certains conflits psychiques. Il offre une distance protectrice tout en faisant circuler des messages qui peuvent être entendus consciemment ou inconsciemment.
Le récit imaginaire ne donne pas nécessairement une réponse : il crée un espace dans lequel chacun peut commencer à élaborer la sienne.
L’inconscient collectif et les grandes figures symboliques
Jung distingue une dimension individuelle de l’inconscient et une dimension collective.
L’inconscient individuel appartient à l’histoire singulière de chacun. Il contient les souvenirs, les émotions, les conflits, les expériences et les représentations personnelles.
L’inconscient collectif renvoie, quant à lui, à une couche plus profonde de la psyché, commune à l’humanité. Il est composé d’archétypes, c’est-à-dire de grandes structures et figures universelles que nous retrouvons dans les rêves, les mythes, les religions, les contes et les œuvres artistiques.
L’ogre, le dragon, la princesse, le loup ou le héros apparaissent sous des formes différentes selon les cultures et les époques, mais ils peuvent exprimer des expériences humaines comparables.
Le symbolisme onirique est donc étroitement lié à cet héritage collectif. Le rêve utilise parfois des images archaïques et universelles pour représenter ce qui se joue dans la vie actuelle du rêveur.
Le rêve comme mythologie individuelle
On pourrait dire que le rêve est une mythologie individuelle et que le mythe est un rêve collectif.
Les mythes racontent les grandes expériences de l’humanité. Les rêves, eux, reprennent parfois ces mêmes structures pour exprimer l’histoire singulière d’une personne.
Le héros qui affronte un monstre peut évoquer un conflit intérieur. La traversée d’une forêt peut symboliser une période d’incertitude. La descente dans une grotte peut représenter une rencontre avec une part plus profonde ou plus obscure de soi.
Mais aucune de ces significations ne doit être appliquée mécaniquement.
Le rêveur réinterprète les contenus collectifs à partir de son histoire, de ses émotions et de son contexte de vie. Il crée ainsi son propre mythe personnel.
En croisant l’histoire, la mythologie, la sociologie, le folklore, les religions et la vie intime du rêveur, l’activité onirique et les grandes figures symboliques peuvent alors s’éclairer mutuellement.
Un rêve d’ouverture
Dans un rêve, je me trouvais derrière un bar et je servais des consommations à des amis. Sans l’avoir remarquée, j’appuyais sur une pédale située au sol. Un trou s’ouvrait alors partiellement.
Surprise, je retirais mon pied. Puis, poussée par la curiosité, j’appuyais une nouvelle fois, plus fortement, afin d’ouvrir entièrement ce passage. Au même moment, une voix prononçait lentement : « Je m’ooouuuvvrreee »
Le souvenir du reste du rêve s’est effacé, mais cette image est demeurée.
Le bar pourrait être assimilé à une maison et, par extension, à une représentation de la psyché. Le trou qui s’ouvre pourrait évoquer un accès à une partie plus profonde de l’inconscient.
Mais cette interprétation ne peut être considérée comme une vérité définitive. Il serait également nécessaire d’interroger le contexte de vie, les émotions ressenties, le sens personnel du bar, de la pédale, du trou et de cette voix qui annonce son ouverture.
Ce rêve illustre parfaitement la rencontre entre le symbole collectif et l’histoire individuelle.
Un symbole n’a jamais exactement le même sens pour tous
Les rêves s’expriment par des symboles, mais un même symbole ne possède pas nécessairement la même signification pour chaque personne.
Une chute, un vol, une poursuite, une maison ou un animal ne peuvent être interprétés sans tenir compte du scénario, des émotions et de la vie du rêveur.
Il faut additionner les images, les ressentis, les associations et le contexte.
Certains symboles possèdent néanmoins une dimension plus collective. Ils peuvent représenter les grandes étapes du processus d’individuation : la construction de l’identité, la confrontation à l’ombre, la séparation, la transformation ou l’unification intérieure.
Nous retrouvons ces structures dans la littérature, la peinture, l’alchimie, les religions, les mythes et les contes. Leur étude peut donc enrichir la compréhension de la production onirique.
Apprendre la langue de l’inconscient
L’univers des symboles constitue l’une des langues de l’inconscient.
Comme toute langue, elle peut s’apprendre. Mais son apprentissage reste complexe, car elle se situe en permanence entre plusieurs pôles : le fixe et le mouvement, le concret et l’abstrait, le rationnel et l’irrationnel, l’universel et l’intime.
Cette langue demande surtout beaucoup d’humilité. Celui qui cherche à la comprendre doit être capable de remettre en question ses hypothèses et de suspendre temporairement son savoir afin d’écouter ce que le rêve vient réellement raconter.
La connaissance du symbolisme onirique peut ainsi construire une passerelle entre le conscient et l’inconscient.
Elle aide à approcher le monde intérieur, à identifier les peurs et les désirs, à reconnaître les ressources et à favoriser une meilleure connaissance de soi.
La prise de conscience ne constitue pas toujours l’aboutissement du chemin thérapeutique, mais elle en est souvent l’un des premiers pas.
Le symbole cache et révèle à la fois
Le symbole possède une double fonction. Il dissimule une part du sens, tout en permettant à cette dernière d’apparaître progressivement.
Les archétypes donnent au thérapeute un fil conducteur et une base de travail. Les images individuelles peuvent alors être comprises comme des variations singulières autour de grandes structures humaines.
Mais la compréhension d’un symbole ne peut être complète sans l’histoire personnelle du rêveur.
L’inconscient collectif apporte la dimension impersonnelle et universelle. L’inconscient individuel lui donne une forme, une émotion et une signification particulières.
C’est précisément dans cette rencontre que résident toute la subtilité, la fragilité et la finesse de l’interprétation.
Les dictionnaires de rêves : des repères, jamais des vérités
Les clés des songes et les dictionnaires de symboles peuvent présenter un intérêt. Ils offrent des repères historiques, culturels et symboliques qui peuvent enrichir la réflexion.
Mais ils doivent être utilisés avec une extrême vigilance.
Une image ne doit pas être prise comme un signe direct de ce qu’elle représente. René Magritte l’illustre dans son tableau La Clé des songes, où les mots associés aux objets ne correspondent pas à ce que nous attendons.

Cette œuvre nous rappelle que la relation entre l’image et le sens n’est jamais aussi simple qu’elle en a l’air.Un dictionnaire peut suggérer une piste. Il ne peut pas interpréter un rêve à la place du rêveur.
Les contes prolongent-ils nos rêves ?
Au réveil, le merveilleux semble s’arrêter. Nous refermons le livre, nous quittons les personnages et nous retournons à notre réalité quotidienne.
Pourtant, les contes, les mythes et les légendes peuvent être envisagés comme une manière de prolonger le rêve.
Ils racontent la vie humaine sous une forme imaginaire : la naissance, la séparation, le désir, les épreuves, la transformation et la mort. Ils donnent une forme visible à ce qui traverse l’humanité depuis toujours.
Les grandes figures symboliques appartiennent à la fois à l’inconscient collectif et à l’histoire individuelle. Elles deviennent des médiatrices entre notre réalité extérieure et notre Royaume intérieur.
Au-delà du réel : le Royaume de l’imaginaire
Le médaillon Auryn, dans L’Histoire sans fin, représente deux serpents qui se mordent la queue et forment une boucle. Il évoque le temps, la continuité, le cycle et l’éternel recommencement.
Ce film reste profondément associé à mon enfance. J’aimais voyager avec ses héros et j’imaginais trouver, moi aussi, ce livre extraordinaire dont les pages blanches se remplissaient au fil de la lecture.
Cette image résume peut-être à elle seule le travail du rêve et du symbole : une histoire qui ne nous est jamais donnée entièrement à l’avance, mais qui s’écrit à mesure que nous la traversons.
Le rêveur, comme le lecteur, ne reste pas extérieur au récit. Il en devient un personnage et parfois même l’auteur.
En conclusion
Les contes, les mythes et les rêves utilisent un langage commun : celui de l’image, de la métaphore et du symbole.
La connaissance des grandes figures symboliques nous aide à reconnaître certaines structures présentes dans les rêves. En retour, l’étude du rêve nous permet de comprendre comment ces figures universelles prennent une forme intime et singulière.
Le mythe apporte une trame collective. Le rêve la transforme en récit personnel.
L’univers des symboles ne peut donc être compris ni par la seule connaissance théorique ni par la seule intuition. Il demande de faire dialoguer les archétypes, la culture, l’histoire personnelle, les émotions et les associations du rêveur.
Le symbole ne délivre pas une vérité toute faite. Il ouvre un passage entre ce que nous savons déjà et ce qui, en nous, demande encore à être découvert.
Bibliographie
- BOURDIN, D., L’interprétation des rêves, avec le texte du chapitre VI, sections 1 à 3, Éditions La Philothèque, 2001.
- ENDE, M. et PETERSEN, W., L’Histoire sans fin, livre et film, 1984.
- FREUD, S., Introduction à la psychanalyse, Éditions Hatier, 1973.
- GILLIG, J.-M., Le conte en pédagogie et en rééducation, Éditions Dunod, 1997.
- GODIN, C. et SILVAGNI, G.-O., La psychanalyse pour les Nuls, Éditions First, 2012.
- LAPLANCHE, J. et PONTALIS, J.-B., Vocabulaire de la psychanalyse, Éditions Quadrige, 1998.
- Le Cercle Psy – La nouvelle science des rêves, n°11, décembre 2013 – février 2014.
- ROMEY, G., Dictionnaire de la symbolique des rêves, Éditions Albin Michel, 2005.
- ROUDINESCO, É. et PLON, M., Dictionnaire de la psychanalyse, Le Livre de Poche, Librairie Arthème Fayard, 2011.
- WEBER, B., Le Livre du voyage, Éditions Albin Michel, 1997.
- WILLIS, R., Mythologies du monde entier, Éditions Larousse, 2002.
