Cet article est issu d’un devoir que j’ai rédigé il y a plusieurs années dans le cadre de ma formation en symbolisme. En le relisant aujourd’hui avec mon regard de psycho-analyste clinicienne et les années de pratique qui ont suivi, j’ai eu envie de le retravailler, de l’enrichir et de le partager. Les fondements de cette réflexion demeurent, mais ils se sont nourris, au fil du temps, de l’expérience clinique et des rencontres thérapeutiques.

« Être conscient, c’est percevoir et reconnaître le monde extérieur ainsi que soi-même dans ses relations avec le monde extérieur. » Carl Gustav Jung

Pong, pong, pong… Les trois coups retentissent. Le rideau se lève.

La scène peut commencer : celle de la vie intérieure, entre le réel et l’imaginaire, entre ce qui se montre et ce qui reste caché.

Comme dans toute œuvre d’art, il y a ce que nous voyons, ce que nous percevons et ce qui demeure invisible au premier regard. Une part symbolique, intime, singulière, propre à chacun.

Alors, quel rôle la conscience joue-t-elle dans la mise en sens des symboles ? Comment transforme-t-elle une image, une émotion ou une représentation inconsciente en une compréhension capable d’agir sur notre vie ?

Préambule : qu’est-ce que la conscience ?

 « La conscience, c’est cette tranquille petite voix que personne ne peut entendre. » dixit le grand chancelier de la connaissance du Bien et du Mal alias Jiminy Cricket.

Dans la vie quotidienne, être conscient signifie d’abord être éveillé, percevoir ce qui nous entoure et pouvoir y réagir.

La conscience permet aussi de comprendre une situation, d’observer ses propres pensées et de porter un jugement sur ses actes. Elle nous met en relation avec le monde extérieur, mais également avec nous-mêmes. C’est en somme la définition que le Dictionnaire de la Psychanalyse propose : « Terme employé en psychologie et en philosophie pour désigner, d’une part, la pensée elle-même et l’intuition qu’a l’esprit de ses actes et de ses états et, d’autre part, la connaissance qu’a le sujet de son état et de son rapport au monde et à lui-même. Par extension, la conscience est aussi la propriété qu’a l’esprit humain de porter des jugements spontanés. » 

Elle nous aide à dire « je », à reconnaître nos émotions, nos décisions, nos réactions et la manière dont nous sommes affectés par ce que nous vivons.

Mais la conscience ne constitue pas à elle seule l’ensemble de la vie psychique.

Conscient, préconscient et inconscient

Dans la première topique freudienne, Sigmund Freud distingue trois espaces : l’inconscient, le préconscient et le conscient.

L’inconscient est le lieu des pulsions, des désirs, des souvenirs et des affects refoulés. Ce qui ne peut être directement accepté ou reconnu peut y demeurer caché, puis réapparaître sous une forme détournée dans les rêves, les lapsus ou les actes manqués.

Le préconscient agit comme un pont. Il permet à certains contenus de devenir accessibles à la conscience lorsqu’ils peuvent être reconnus et intégrés dans la réalité. Il sert de protection, de filtre quand le contenu se révèle trop douteux ou dangereux.

La conscience représente la partie visible de cet édifice psychique. Elle perçoit le monde extérieur, tient compte de ses contraintes et cherche un compromis entre le principe de plaisir et le principe de réalité.

Par cette approche très succincte, que je n’espère pas réductrice, car à mes yeux importante dans le socle de la compréhension de la psychanalyse, je souhaitais simplement, pour une meilleure compréhension, poser le décor de ce que nous pouvons entendre par conscience. Et ce n’est pas pour me donner bonne conscience !

La métaphore de l’iceberg

Pour représenter cette organisation, imaginons un iceberg.

L’iceberg figure la personne dans sa globalité. Sa partie visible correspond à la conscience. La zone située juste sous la surface représente le préconscient. La masse immergée, plus vaste et moins accessible, évoque l’inconscient.

L’eau autour de l’iceberg représente le monde extérieur, avec ses événements, ses contraintes, ses relations et ses influences.

Dans une barque, des marins observent l’iceberg et ce qui l’entoure. Ils peuvent représenter les professionnels qui repèrent les symptômes visibles. À bord, certains plongeurs descendent explorer les parties cachées : ils symbolisent le travail thérapeutique qui cherche à approcher les causes profondes.

Cette métaphore rappelle qu’une personne ne peut être comprise à partir de sa seule partie visible.

La conscience entre le corps, le cœur et l’esprit

La conscience peut aussi se penser à travers trois dimensions : le corps, le cœur et l’esprit.

Le corps réagit. Le cœur est touché. L’esprit cherche à comprendre, à résoudre ou à donner du sens.

La conscience est donc une expérience singulière. Elle dépend de l’histoire, de l’éducation, de la culture, de la religion, de l’environnement, de l’entourage et de l’état psychologique de chaque personne.

Pourtant, malgré cette singularité, les symboles peuvent devenir un langage commun. Ils permettent de transmettre une expérience intérieure qui serait parfois difficile à exprimer autrement.

Acte I : la sémantique des symboles

Que se cache-t-il derrière un symbole ? D’où vient-il ? Comment se construit-il ?

Un symbole ne signifie pas automatiquement une chose prédéterminée pour tout le monde. Il résulte d’une accumulation d’images, d’expériences, d’émotions et de charges affectives.

Il peut s’appuyer sur des structures communes issues de l’imaginaire collectif, que Jung rattache aux archétypes. Mais son sens ne se livre jamais entièrement d’avance.

Le symbole suggère, il oriente et invite chacun à découvrir ce qu’il vient représenter dans sa propre histoire.

L’art du thérapeute consiste alors à établir une alliance entre la signification générale du symbole et ce qu’il évoque personnellement pour la personne accompagnée.

Le réel, l’imaginaire et le symbolique

La figure des nœuds borroméens de Jacques Lacan permet de représenter l’intrication de trois dimensions : le réel, l’imaginaire et le symbolique.

Le réel renvoie à ce qui résiste à la représentation. L’imaginaire concerne les images, les identifications et les représentations de soi et des autres. Le symbolique organise le langage, les liens, les significations et les structures qui donnent forme à l’expérience.

Ces trois dimensions s’entrelacent. Retirer l’une d’elles modifie l’équilibre de l’ensemble.

Comprendre un symbole demande donc de tenir compte à la fois de la réalité vécue, des images intérieures et du langage par lequel le sens peut se construire.

La conscience comme passerelle

L’univers des symboles appartient au langage de l’inconscient.

La conscience joue alors un rôle de passerelle. Elle reçoit, observe, met en mots et organise ce qui émerge sous forme d’images, de rêves, de sensations ou de créations.

L’inconscient produit une matière symbolique. La conscience lui donne une forme reconnaissable et partageable.

Bien se connaître, c’est donc développer une conscience de soi : de ce que l’on ressent, de ce que l’on pense, de ce que l’on répète et de ce que nos symboles viennent parfois révéler.

Acte II : la mise en lumière

« La psychanalyse se refuse à considérer la conscience comme formant l’essence même de la vie psychique, mais voit dans la conscience une simple qualité de celle-ci, pouvant coexister avec d’autres qualités ou faire défaut. » Sigmund Freud

La psychanalyse ne réduit pas la personne à ce qu’elle sait d’elle-même. Elle prend en compte son histoire, son environnement, sa culture, ses relations, ses symptômes et ses mouvements inconscients.

L’être humain est en perpétuel mouvement. Une interprétation qui semblait juste hier peut ne plus l’être aujourd’hui. La personne évolue, se transforme et modifie la manière dont elle donne du sens à ce qu’elle vit.

Le thérapeute doit donc adapter son accompagnement et préserver une relation de confiance suffisamment solide pour permettre à cette évolution de se déployer.

Du symbole à la prise de conscience

Le rêve éveillé, l’imagination active, l’écriture, la création ou le travail à partir d’images permettent à la personne de rencontrer ses propres symboles.

Dans ces espaces, le contrôle conscient peut se relâcher momentanément. L’imaginaire ouvre alors une voie d’accès à des contenus moins visibles.

La personne extériorise un monde intérieur chargé d’affects, d’émotions et de représentations. Ce monde n’est pas identique à la réalité quotidienne, mais il lui appartient pleinement.

Le travail thérapeutique consiste ensuite à revenir vers la conscience pour mettre en mots, relier, comprendre et intégrer ce qui a émergé.

Le symbole devient alors porteur de sens parce qu’il peut être reconnu, associé à une expérience et transformé en prise de conscience.

Faire agir la conscience

La prise de conscience ne constitue pas seulement une compréhension intellectuelle.

Elle peut modifier une attitude, ouvrir de nouvelles perspectives et permettre à la personne d’envisager d’autres manières d’agir.

La conscience a donc un rôle actif, constructif et projectif. Elle met en forme la pensée, guide les décisions et permet de transformer une compréhension intérieure en mouvement concret.

« La conscience est au psychologue, ce que la gravité est au physicien : inévitable. » Bernard BAARS, théoricien sur la conscience

Le symbole révèle ce qui était caché. La conscience lui donne une place dans l’histoire de la personne. L’action permet ensuite d’inscrire cette découverte dans la réalité.

La boîte de Pandore : ouvrir sans tout détruire

On pourrait comparer la conscience à une boîte de Pandore que le travail thérapeutique aide progressivement à ouvrir.

Cette ouverture peut libérer des peurs, des douleurs ou des souvenirs jusque-là maintenus dans l’inconscient. Mais elle peut également faire apparaître des ressources, des désirs, des élans et de nouvelles possibilités.

Cette métaphore invite toutefois à la prudence car aider à ouvrir ne signifie pas forcer. La mise en conscience doit respecter le rythme, les défenses et les capacités d’intégration de la personne.

Le thérapeute n’est pas celui qui arrache le couvercle, mais celui qui accompagne l’ouverture lorsque les conditions sont suffisamment sécurisantes.

Acte III : devenir acteur de sa vie

Être acteur de sa vie commence souvent par une prise de conscience : reconnaître ce que l’on vit, comprendre ce qui se répète et décider de ne plus subir passivement certains scénarios.

S’engager dans une thérapie ou dans une démarche personnelle ouvre un dialogue avec soi-même.

Il s’agit d’apprendre à entendre ses émotions, à observer les situations rencontrées, à reconnaître ses besoins et à regarder ce qui se joue derrière les apparences.

S’ouvrir à soi-même permet aussi de s’ouvrir davantage aux autres.

Choisir sa vie en tant qu’acteur plutôt que la subir en tant que spectateur… avec pour enveloppe son costume…

Le corps comme scène du soi

Nietzsche, à travers la figure de Zarathoustra, rappelle que le soi ne se réduit pas à la pensée consciente.

« Derrière tes pensées et tes sentiments mon frère, se tient un maître plus puissant, un sage inconnu, qui a nom « soi ». Il habite ton corps, il est ton corps. Il y a plus de raison dans ton corps que dans ta meilleure sagesse (…) Ton soi vient de ton moi et de ses bonds prétentieux. 

Que sont ces élans et ces essors de la pensée ?

Un détour vers mon but. Je suis la lisière du moi et le souffleur de ses idées.

Tu dis « moi » et tu es fier de ce mot. Mais ce qui est plus grand, c’est ce à quoi tu ne veux pas croire – ton corps et sa grande raison : il ne dit pas moi, mais il est moi en agissant.»                      

Le corps porte une intelligence, une mémoire et une manière d’agir qui dépassent parfois ce que le « moi » croit maîtriser.

Cette idée rejoint la nécessité d’écouter les réactions corporelles, les émotions, les élans et les résistances. Le symbole ne se comprend pas uniquement avec l’intellect : il se ressent également dans le corps.

La conscience devient alors plus vaste. Elle ne consiste plus seulement à penser ce qui arrive, mais à reconnaître la manière dont tout l’être y participe.

Le dénouement : quand la conscience donne vie au symbole

La conscience ne crée pas seule le symbole. Celui-ci naît aussi de l’inconscient, de l’imaginaire collectif, de l’histoire personnelle et des émotions.

Mais la conscience lui permet de devenir intelligible. Elle l’accueille, l’interroge, lui donne des mots et le relie à une expérience vécue.

Le symbole passe alors de l’image à la signification, puis de la signification à l’action.

La conscience joue donc un rôle essentiel dans la mise en acte du sens propre aux symboles : elle permet de transformer une manifestation intérieure en compréhension, puis en possibilité de changement.

Le rideau peut alors se refermer, non pas sur une fin définitive, mais sur un nouveau commencement.

Car devenir conscient, c’est peut-être accepter de monter sur la scène de sa propre vie, avec pour enveloppe son costume… et pour texte, une histoire qui continue de s’écrire.

Bibliographie

  • BOURDIN, D., L’interprétation des rêves, avec le texte du chapitre VI, sections 1 à 3, Éditions La Philothèque, 2001.
  • GODIN, C. et SILVAGNI, G.-O., La psychanalyse pour les Nuls, Éditions First, 2012.
  • JUNG, C. G., L’Homme à la découverte de son âme, Éditions Albin Michel, 1987.
  • LAPLANCHE, J. et PONTALIS, J.-B., Vocabulaire de la psychanalyse, Éditions Quadrige, 1998.
  • Le Cercle Psy – La nouvelle science des rêves, n°11, décembre 2013 – février 2014.
  • ROMEY, G., Dictionnaire de la symbolique des rêves, Éditions Albin Michel, 2005.
  • ROUDINESCO, É. et PLON, M., Dictionnaire de la psychanalyse, Le Livre de Poche, Librairie Arthème Fayard, 2011.
Caroline Derumigny

Psycho-analyste clinicienne, j'accompagne avec bienveillance et écoute ceux qui traversent des difficultés, grâce à une approche thérapeutique intégrative et holistique. Forte d'une longue expérience dans le secteur médico-social, je m'appuie sur le lien corps-esprit pour vous aider à mobiliser vos propres ressources. Je suis également formatrice, consultante accessible en Langue des Signes Française (LSF), et auteure de Des racines et vous (2022) et Le Livre des secrets de famille (2025).