À quoi servent les traditions familiales ?
Il y a les grandes traditions, celles que l’on retrouve dans les livres, dans les religions, dans les cultures, dans les villages, dans les fêtes, celles qui traversent les générations.
Et puis il y a les nôtres et les vôtres. Celles qui ne sont écrites nulle part, celles qui n’appartiennent qu’à nous, ou parfois qu’à une poignée de personnes et qui, vues de l’extérieur, peuvent sembler parfaitement anecdotiques, voire complètement farfelues.
Chez nous, il est de tradition de venir casser les œufs durs sur la tête de mon mari pour après les écailler. Il me semble que c’est parti d’un jour à table, pour faire rire Toscane quand elle était petite et « c’est resté » comme on dit, je crois que c’est depuis ce jour mais je ne suis pas certaine… Une tradition familiale possède justement cette particularité merveilleuse, à partir du moment où elle existe depuis suffisamment longtemps et qu’on lui accorde collectivement une place, on n’a presque plus besoin de savoir pourquoi elle a commencé.
On sait simplement que chez nous, on « fait comme ça » et si tu fais partie de la famille, tu le sais ! Et cette derrière cette petite phrase, apparemment anodine, se cache quelque chose de beaucoup plus profond.
« Chez nous, on fait comme ça »
D’un point de vue psychologique, familial et transgénérationnel, les traditions participent à la construction d’un sentiment d’appartenance. Elles donnent des contours au groupe. Il y a ce qui se fait ailleurs… et ce qui se fait chez nous.
Elles créent une sorte de langage familial, avec ses codes, ses gestes, ses habitudes, ses expressions, ses recettes, ses objets et parfois même ses petites absurdités (n’est-ce pas !)
Certaines traditions sont héritées, d’autres sont inventées. Certaines traversent plusieurs générations, d’autres commencent un beau matin sans que personne n’ait décidé qu’elles deviendraient une tradition. Et pourtant, à force d’être répétées, elles deviennent des marqueurs de l’histoire familiale.
Le rituel donne une forme au temps. Il crée de la répétition dans un monde qui, lui, ne cesse de changer. Les enfants grandissent, et nous vieillissons. Ils changeront de maison, ils auront aussi des relations qui s’inviteront parfois dans la famille, certaines resteront, d’autres partiront…
Mais il restera une trace, celle de l’œuf que l’on cassait sur la tête de papa ! Et derrière le geste se cache alors quelque chose de beaucoup plus grand : « Nous »
Les traditions sont aussi des fabriques à souvenirs
Quand l’ambiance familiale n’est pas au beau fixe, il introduit du jeu là où la relation commençait à se crisper. Psychologiquement, c’est intéressant. Il remet du collectif là où chacun était enfermé dans son émotion. Il rappelle momentanément que derrière le conflit, l’agacement ou la mauvaise humeur existe toujours le lien.
Le sourire qui commence à arriver. Celui qui boude sait malgré lui que, dans quelques secondes, quelqu’un va probablement tenter d’éclater son œuf sur la tête du père et cette petite mise en scène connue de tous peut venir interrompre momentanément l’humeur précédente.
Le rituel familial peut devenir une sorte de rupture de séquence. Bien entendu, une tradition ne règle pas un conflit et n’a pas vocation à faire disparaître une émotion qui aurait besoin d’être entendue, mais elle peut parfois désamorcer une situation bloquée pour pas grand-chose.
C’est là que je trouve les traditions particulièrement belles. Parce qu’un jour, mes enfants seront grands et ils partiront faire leurs études. Ils auront leurs appartements, leurs amis, leurs amours, leurs propres familles et leurs propres habitudes. Et que la simple vision d’un œuf dur leur fera remonter, sans réfléchir, des chouettes souvenirs et deviendra un déclencheur de mémoire.
Les vacances, les rires et le fameux : « Allez vas-y, casse-le sur la tête de papa ! ». Évidemment, s’il n’est pas disponible ou n’est pas là, il y a des alternatives et je deviens la deuxième cible, ou entre frère et soeur, tant que ça fonctionne !
Les souvenirs fonctionnent beaucoup par associations : un goût, une odeur, une musique, un geste peuvent réactiver tout un contexte affectif. Le petit rituel familial devient alors un repère autobiographique, chargé d’émotions, de visages et de sensations.
Et ce qui était autrefois une scène du quotidien pourra devenir plus tard une petite ressource intérieure.
Encore faut-il vérifier que l’œuf est dur…
Parce qu’évidemment, qui dit tradition familiale dit aussi anecdotes familiales. Je vais vous en raconter une bonne…Toscane devait avoir 4/5 ans et Raphaël n’avait pas tout à fait un an je crois.
Nous étions dans un hôtel plutôt huppé et, au petit-déjeuner, il y avait des œufs. Évidemment, Toscane en demande un et qui dit œuf dit tradition.
Comme nous étions entourés d’autres personnes qui mangeaient, nous avions dit à Toscane « D’accord… mais discrètement. »
Toscane prend donc son œuf, elle s’approche de son père (vous devinez la suite ?!) et crac, sur la tête de son père. Sauf que…ce n’était pas un œuf dur… Il était cru.
Je vous laisse imaginer mon mari avec l’œuf dégoulinant sur le visage et moi, partagée entre le fou rire absolu et l’impossibilité d’éclater de rire dans cette salle de petit-déjeuner pour ne pas se faire plus remarquer… Je pleurais littéralement de rire et Toscane regardait son père, partagée entre mes rires et sa crainte de la réaction…Et nous avons ri mais ri… encore aujourd’hui quand on en reparle ou quand on raconte cette anecdote familiale, le souvenir remonte quasi intact.
Et finalement, c’est aussi cela, une tradition : des anecdotes qui deviennent ensuite des morceaux de l’histoire familiale.
Aussi, certaines traditions ont une fonction beaucoup plus profonde
Lorsque j’ai recueilli ma très grande fille-ule après le décès de sa maman, je savais que l’accueillir chez moi ne devait surtout pas signifier effacer ce qui avait existé pour elle avant.
Sa maman faisait des crêpes le dimanche. Alors pendant toutes les années où j’ai participé à l’élever, le dimanche, je faisais des crêpes. Ce n’était pas pour prendre la place, au contraire, c’était pour ne pas la prendre, pour conserver quelque chose, pour que dans cette nouvelle maison, dans cette nouvelle organisation familiale, sa maman puisse continuer à avoir une place dans le monde des vivants.
Honorer les morts sans empêcher les vivants de vivre
Dans une lecture psychogénéalogique, les rites peuvent participer à l’organisation symbolique des places.
Voici quelques questions jetées en vrac sur le papier…
Qui est vivant ? Qui est mort ? Qui a précédé qui ? À quelle histoire est-ce que j’appartiens ? Que puis-je garder de ceux qui ne sont plus là ?
Face à la disparition, le rituel peut devenir un support de continuité symbolique. Il ne nie pas l’absence. Il ne fait pas « comme si » la personne était encore physiquement présente. Il permet au contraire que le lien puisse progressivement changer de forme.
La personne n’est plus là, mais elle a existé et elle compte, elle appartient à l’histoire. Et nous pouvons continuer à vivre sans avoir besoin de l’effacer pour avancer.
Faire les crêpes du dimanche pour ma grande n’était donc pas seulement reproduire une habitude, c’était honorer une filiation et maintenir une trace, celle de reconnaître sa maman… la penser et la panser…
Et peut-être lui permettre de grandir dans une nouvelle configuration familiale sans avoir à choisir symboliquement entre aimer ceux qui sont là et rester loyale à celle qui n’est plus là.
C’est une question que nous rencontrons souvent dans le travail transgénérationnel : comment continuer sans trahir ? Comment appartenir au présent sans renier le passé ? Serait-il possible de faire une place aux deux ?
Les traditions relient les générations
En psychogénéalogie, nous nous intéressons beaucoup à ce qui circule entre les générations. Les histoires, bien sûr, mais également les prénoms, les métiers, les valeurs, les silences, les secrets, les croyances, les façons d’aimer, de se séparer, de célébrer, de cuisiner, de prendre soin les uns des autres…
Les traditions font partie de cette transmission et je trouve important de rappeler que tout ce qui se transmet n’est pas traumatique. Le transgénérationnel n’est pas seulement des blessures, des répétitions douloureuses ou des loyautés invisibles mais aussi, des ressources, des recettes, des gestes tendres, de l’humour, des fêtes, des chansons, des façons de recevoir, des petites phrases familiales, des savoir-faire, des rituels complètement idiots qui nous font sourire sans raison, quand tout est vide, juste comme ça.
Certes, nous pouvons être les héritiers de blessures, mais également les héritiers de joies. Et nous pouvons aussi décider de ce que nous souhaitons transmettre à notre tour.
« Tu appartiens à cette histoire »
Les rites familiaux ont finalement plusieurs fonctions.
Ils structurent le temps : tous les dimanches, chaque Noël, chaque anniversaire, chaque départ en vacances…
Ils structurent les places : chez nous, c’est mamie qui fait ça, papa qui raconte cette histoire, les enfants qui préparent ceci…
Ils entretiennent la mémoire.
Ils créent de la continuité.
Ils renforcent le sentiment d’appartenance.
Ils transmettent des valeurs.
Ils donnent des repères.
Ils peuvent accompagner les séparations, les passages, les deuils et les changements.
Ils fabriquent également ce que j’appellerais volontiers une mémoire affective familiale.
Et surtout, ils racontent quelque chose sans forcément avoir besoin de mots.
Attention cependant, ne confondez pas tradition avec obligation… sinon, elle deviendrait une injonction ! Transmettre, ce n’est pas forcément répéter avec exactitude et enfermement.
Parce que nos traditions racontent parfois notre arbre généalogique autrement que par des dates et des noms.
