Une rencontre autour des secrets de famille
Invitée par Lilou Macé dans La Télé et le Podcast de Lilou, Caroline Derumigny revient sur un sujet qui nous concerne tous : les secrets de famille et les loyautés invisibles qui se transmettent de génération en génération. À travers cet échange, elle partage son regard de psycho-analyste clinicienne et dévoile la méthode développée dans son ouvrage Le livre des secrets de famille.
« On a tous des secrets. Il n’y a pas que des mauvais secrets, il y a aussi des bons secrets, et ça c’est bien. » C’est sur cette nuance essentielle que s’ouvre la conversation. Loin de diaboliser le secret, Caroline rappelle qu’il fait partie de notre construction : le jardin secret de l’enfant, le monde intérieur de l’adolescent, l’intimité de chacun. Le secret peut être structurant, fondateur d’un lien d’appartenance. Mais il existe aussi des secrets qui « suintent, qui font des ricochets sur plusieurs lignées ».
Quand le secret devient toxique ?
La question est centrale dans l’interview : à quel moment un secret bascule-t-il dans la toxicité ? La réponse de Caroline est éclairante : ce n’est pas le secret en lui-même qui pose problème, mais tout l’environnement qui se construit autour de lui.
« Le secret ne s’oppose pas à la vérité, il s’oppose à la communication. C’est l’ambiance générale, le climat qui va être dérangeant. »
Caroline cite Freud : c’est tout ce qui fait énigme dans la famille — les silences, les comportements étranges, les inquiétudes diffuses — qui devient le terreau d’une souffrance. Et face à cette énigme, on imagine. Souvent bien pire que la réalité. C’est pourquoi, dans son cabinet, ses patients lui disent fréquemment : « J’ai l’impression de rien apprendre, mais de tout comprendre. »
Une enquête à mener sur soi-même
Au-delà de trois générations, le secret n’est plus accessible directement. Il n’est plus dit, plus nommé, plus même pensé. Caroline décrit alors une véritable enquête, à la manière d’un détective :
« On va faire Colombo. On vient regarder tout ce qui fait énigme, tout ce qui a été différent de ce qui aurait pu se passer. Le « quoi d’autre est possible ». »
Cette enquête s’appuie sur trois piliers que Caroline articule avec finesse :
- L’inconscient, qui vient avec nous dès la naissance — l’inconscient individuel, familial et collectif ;
- L’épigénétique, ces marques laissées par les traumatismes dans notre génome, transmises sur trois ou quatre générations ;
- L’environnement, la famille qui nous a élevés, ses non-dits, ses choix, ses silences.
La bonne nouvelle ? « On ne change pas l’ADN, mais on peut changer tout ce qui est de l’ordre du génome en venant travailler. » Autrement dit, nous ne sommes pas condamnés à porter la brouette héritée.
Conscience et prise de conscience : deux choses bien différentes
L’un des moments les plus touchants de l’interview est celui où Caroline partage une expérience personnelle. À la naissance de sa fille Toscane, elle s’est retrouvée incapable de quitter sa fille des yeux. Une émotion débordante, irrationnelle, qu’elle décrivait à son mari par cette phrase : « J’ai l’impression qu’on m’arrache un membre. »
Un membre. Un bras. Mais aussi un membre de famille. La psycho-analyste qu’elle est connaissait pourtant l’histoire de sa mère, abandonnée chez sa nourrice à 18 mois. Mais savoir ne suffit pas.
« Il y a une différence entre la conscience — j’avais la conscience du secret — et la prise de conscience à l’intérieur de soi. Il faut le faire passer dans le corps. »
Cet exemple, livré avec une grande sincérité, illustre toute la complexité du travail thérapeutique : ce n’est pas l’intellect qui libère, c’est l’incarnation de la compréhension dans le corps, dans l’émotion, dans le ressenti cellulaire.
Le secret a une fonction : il protège
Caroline insiste sur un point souvent oublié : le secret a une raison d’être. Il protège. Il protège celui qui le porte, il protège les autres, il protège parfois quarante personnes d’une même famille. Le gardien du secret, le complice, la victime : chacun joue un rôle dans une architecture qui maintient la cohésion familiale.
Mais lorsque ce secret devient symptôme — maladie, répétition, blocage, choix de métier inconscient — il vient « tenir la famille dans les générations d’après ». C’est là que la psychogénéalogie prend tout son sens : dans les prénoms choisis, les liens d’attachement, les couples formés, les métiers exercés, les maladies déclarées.
Caroline donne un exemple éclairant : les générations qui suivent des spoliations de territoires deviennent souvent notaires. Celles qui suivent des abandons d’enfants s’orientent vers l’éducation ou les affaires familiales. Le secret peut aussi être sublimé, transformé en quelque chose de positif.
Les trois grands coffres des secrets de famille
Au fil de la conversation, Caroline dévoile une cartographie précieuse : les trois grands types de secrets qu’elle rencontre dans sa pratique.
- D’où je viens ? — Les secrets de filiation, l’identité, la place que l’on occupe dans la lignée.
- La mort — Les morts cachées, embellies, tues. Le grand-père qui « est mort dans son sommeil » plutôt que retrouvé pendu à la cave.
- La honte, la culpabilité et l’argent — La sexualité, l’inceste, les questions financières que l’on ne nomme pas. Les histoires de guerre, de religion, de culture.
Sur ce dernier point, Caroline souligne l’importance de toujours recontextualiser en fonction de la culture de la personne. « On ne vient pas avec son décodeur, on vient apprendre le décodeur de l’autre. » Une posture d’humilité essentielle dans son approche thérapeutique.
L’hypnose éricksonienne et le langage symbolique
Spécialisée en hypnose éricksonienne, Caroline utilise le langage symbolique pour aller chercher ce qui ne peut être atteint par la parole seule. Quand les mécanismes de défense — refoulement, clivage, déni — bloquent l’accès au secret, il faut passer par d’autres chemins.
C’est précisément ce qu’elle propose dans son livre, conçu comme une véritable balade hypnotique. Le lecteur entre dans sa propre maison intérieure, remonte les couloirs du temps, ouvre différentes portes : celle des métiers, des prénoms, des maladies, des couples, des choix. Une petite voix l’accompagne, comme en séance. Et pour les moments où l’émotion devient trop forte, Caroline a même prévu des issues de secours.
« Tout ce qui ne peut pas sortir ne sortira pas. L’inconscient est quand même bien fait. Donc tout ce qui remonte, c’est que tu es capable de le traiter. »
Matérialiser la pensée : la puissance des actes symboliques
L’un des outils les plus poétiques de Caroline ? Ses cartes à semer. De petits papiers que l’on enterre en fonction des événements à libérer : une angoisse, un deuil, une mémoire familiale, une blessure d’enfance. Et ces papiers… fleurissent.
« On vient apporter au psychique la matérialisation pour qu’il comprenne qu’il y a quelque chose qui a été enterré, déplacé, dépassé et transformé. Comment veux-tu te débarrasser de quelque chose d’impalpable ? Tu ne peux pas. »
Cette démarche, à la croisée de la psychologie et de la psychanalyse, rejoint ce que Jodorowsky appelait la psychomagie. Transformer le moche en beau. Faire de la sublimation un acte concret.
Le dépassement plutôt que le pardon
Lorsque Lilou lui demande comment savoir si la libération est complète, Caroline répond avec finesse que ce n’est jamais vraiment terminé. C’est même un début. Et elle propose une notion essentielle : celle du dépassement.
« Le pardon n’existe pas. Si tu dis « je te pardonne pour ça », en fait tu ne l’as pas pardonné, puisque tu viens de redire la petite chose qui t’embête. La vraie libération, c’est quand on a oublié. Quand quelque chose est passé. »
Tant que la chose n’est pas comprise, l’univers la repropose. Sous d’autres formes, avec d’autres personnes, dans d’autres contextes. Les répétitions de schémas, les rencontres qui se ressemblent, les blocages qui reviennent : autant de signaux qu’il reste un travail à faire.
Ne pas savoir, c’est la posture juste
Un autre passage marquant de l’interview : Caroline insiste sur la nécessité, pour un thérapeute, de ne pas prétendre savoir.
« On ne sait rien. Toi tu sais, et je vais t’aider à remonter ta clé, mais je ne sais pas à ta place. Tu n’auras jamais un fax de l’arrière-grand-tante en disant « c’est ça mon secret ». Par contre, à l’intérieur de toi, tu peux le savoir, et personne ne pourra dire que ce n’est pas vrai puisque tu l’as senti. »
Cette éthique professionnelle, qui rejoint son engagement contre toute forme d’emprise thérapeutique, est un fil rouge de son travail : le patient est l’expert de sa propre vie. Le thérapeute n’est qu’un compagnon de route, qui aide à remonter la pelote.
Un livre vivant, qui prend la main du lecteur
Au terme de cette interview riche et émouvante, Lilou Macé conclut par ces mots : « Il est vivant ton livre. On le dit des fois que les livres sont vivants, mais là oui, il agit, et on a l’impression que tu es avec nous, que tu nous prends par la main et que nous sommes accompagnés. »
C’est tout l’art de Caroline Derumigny : rendre accessible ce qui est complexe, doux ce qui est lourd, palpable ce qui est invisible. Son approche, à la fois ancrée dans la rigueur de la psychanalyse appliquée et ouverte aux dimensions symboliques et énergétiques, offre un véritable fil d’Or à celles et ceux qui cherchent à comprendre leur histoire pour mieux écrire la suite.
Pour aller plus loin
👉 Visionnez l’interview complète sur la chaîne de Lilou Macé pour découvrir l’intégralité de cet échange passionnant.
👉 Procurez-vous Le livre des secrets de famille aux éditions Jouvence pour entrer à votre tour dans cette balade hypnotique au cœur de votre histoire familiale.
👉 Prenez rendez-vous pour un accompagnement personnalisé en cabinet ou en ligne : Prise de RDV.
« La thérapie devient un Art si seulement vous la laissez prendre profondément racine en vous. »