Caroline Derumigny était l’invitée du podcast Impactantes, animé par Barbara, à l’occasion de la sortie de son livre Le livre des secrets de famille aux éditions Jouvence. Un échange intime et lumineux sur ce qui se transmet en silence dans nos lignées, et sur la manière de retrouver une place apaisée dans sa propre histoire.
Un livre pour ouvrir des portes
C’est la deuxième fois cette année que Caroline est reçue sur le podcast Impactantes, dédié à la santé des femmes. Cette fois, l’invitation porte sur un sujet qui touche tout le monde, sans exception : les secrets de famille. Barbara, l’animatrice, confie d’emblée avoir été happée par la lecture du livre, alors qu’elle ne s’y attendait pas. Et c’est précisément ce que Caroline a voulu créer :
« Je voulais apporter quelque chose de facile d’accès — je vais pas dire de léger parce que ça bouleverse —, mais facile d’accès. Tu élabores et tu chemines en même temps que tu lis. »
Dans son cabinet, Caroline reçoit chaque semaine des personnes habitées par quelque chose qui ne leur appartient pas tout à fait : des émotions, des peurs, des loyautés invisibles dont elles ignorent l’origine. Et puisqu’elle ne peut pas recevoir tout le monde en consultation, elle a souhaité ouvrir cette porte à un public plus large à travers son livre.
Qu’est-ce qu’un secret de famille, vraiment ?
Première clarification essentielle de l’interview : un secret de famille n’est pas qu’une information cachée. Caroline propose une définition bien plus fine :
« Le secret de famille, c’est un morceau d’histoire qui n’a pas pu être symbolisé, qui n’a pas trouvé sa place dans la parole. »
Et tant qu’un secret n’est pas dit, il suinte, il transpire, selon les mots de Tisseron ou de Lacan. Caroline distingue d’ailleurs le secret de la condition du secret : « Il est mort dans son sommeil un matin » peut être vrai, mais cacher qu’il s’est suicidé, ou qu’il a longtemps été malade. Recontextualiser les conditions, c’est souvent là que le travail commence.
Des bons secrets et des mauvais secrets
Caroline insiste sur une nuance essentielle : il faut des secrets dans une vie. Les bons secrets construisent. Ils sont notre jardin intime, nos limites, notre intériorité préservée. Les mauvais secrets, eux, sont ceux qui ont subi un impact traumatique et qui se transmettent de génération en génération faute d’avoir été symbolisés.
Face à ces mauvais secrets, le corps prend le relais. Caroline propose une image très parlante :
« C’est comme quand on fait un piercing et qu’il y a un rejet parce qu’il y a un corps étranger. Le corps sait rejeter. Tant que le secret n’est pas extrait, le corps nous le signale. Le corps n’est pas un ennemi, c’est un allié. »
Le secret n’est pas volontaire : il protège
C’est une idée que Caroline tient à transmettre fortement : rares sont les secrets cachés pour faire du mal. La plupart sont des actes de protection — protéger la personne qui en est à l’origine, protéger les autres, protéger la famille entière. On préfère parfois sacrifier deux personnes plutôt que d’en abîmer trente.
Ces secrets sont souvent semi-visibles dans le présent : ce sont les regards fuyants, les silences soudains, les hésitations, les versions multiples du même événement. « Ah, mamie, tu m’avais dit ça… — Ah bon, je m’en souviens pas vraiment. » Et Caroline ajoute une remarque précieuse : les enfants sentent tout. Ils n’ont pas la stratégie de cacher, ils ont la candeur de ressentir. « Ils n’ont pas compris, ils ont tout compris. »
Quand le secret traverse les générations
À la question de Barbara sur la persistance des secrets, Caroline répond avec poésie : « Un secret, le vrai, celui qui fait mal, il n’est jamais vraiment oublié. Et celui qui fait beaucoup de bien non plus. » Elle évoque ces amours empêchés, ces grand-mères que l’on a obligées à épouser « Monsieur Tartempion » pour garder les terres, les armoiries, le patrimoine.
Ces histoires d’amour interdites colorent la manière dont les générations suivantes vivront le couple. Caroline cite ici Tisseron et sa notion de « fantômes familiaux » — non pas des entités ésotériques, mais des présences psychiques qui cherchent à être reconnues d’une génération à l’autre.
La libération passe par deux étapes que Caroline distingue clairement :
- La conscience : regarder comment cela se vit au quotidien, à quels symboles, à quelles métaphores cela correspond.
- La prise de conscience : décider, dans son présent, ce que l’on fait de cette information. Le mot que Caroline aime utiliser ici est retranscrire — écrire autrement, transformer.
La naissance, l’accouchement, et la place du père
Lorsque Barbara l’interroge sur l’impact des naissances dans la transmission, Caroline répond que l’accouchement est un moment de passage où les vulnérabilités et les non-dits se cristallisent. Une séparation précoce, une absence, un accouchement traumatique peuvent créer une première empreinte émotionnelle sur le bébé — et même sur les futurs frères et sœurs.
Mais elle insiste sur un point trop souvent négligé : la place du père dans la transmission. Un accouchement peut aussi être traumatisant pour le papa qui assiste à la souffrance de sa compagne, qui part avec le bébé après une césarienne pendant qu’elle se fait recoudre. Caroline réfute fermement l’idée que seules les femmes porteraient les secrets familiaux :
« Je préfère parler de la lignée humaine. On peut avoir les secrets familiaux d’inceste, de viol, d’accouchement d’un père. C’est très important de le recontextualiser. »
Quand le corps parle : entre vigilance et hyper-interprétation
Le corps est un messager, mais Caroline met en garde contre l’hyper-interprétation. Un rhume en automne, c’est parfois juste un rhume. Ce qu’il faut savoir entendre, ce sont :
- les réactions disproportionnées,
- les émotions débordantes,
- les pensées irrationnelles,
- les réactions corporelles inattendues,
- ou à l’inverse, l’anesthésie émotionnelle et les symptômes inexpliqués.
« Le corps n’est pas un oracle, mais un messager. L’important, ce n’est pas de trouver la cause absolue, mais d’ouvrir un dialogue avec soi-même. »
Cette posture nuancée, à la fois attentive et lucide, est l’une des grandes forces de l’approche de Caroline.
L’épigénétique : ce que la science confirme
Caroline rappelle qu’aujourd’hui, l’épigénétique est scientifiquement reconnue comme transmettant les marques du stress et du trauma sur au moins quatre générations. Ce ne sont pas les gènes eux-mêmes qui changent, mais leur expression. C’est dans cette zone « marécageuse et nébuleuse » de l’inconscient familial — peurs, modes relationnels, croyances, silences — que se façonnent les personnes que nous devenons.
Le « couloir du temps » et les 12 portes du livre
L’un des concepts les plus originaux du livre : le couloir du temps. Caroline, spécialisée en hypnose éricksonienne, propose au lecteur de construire sa propre maison intérieure. La maison, c’est soi. Le couloir, c’est le chemin. Et de part et d’autre, 12 portes qui correspondent à 12 thématiques liées aux secrets de famille.
« En hypnose, le cerveau ne fait pas le distingo entre le réel, l’imaginaire et la fiction. Tout ce que tu vois devient réel. »
Cette technique permet d’aller chercher ce que la parole seule ne peut pas atteindre, tout en respectant le champ des possibles de chacun : certains exploreront l’histoire personnelle et familiale, d’autres pourront ouvrir des portes vers des temporalités plus anciennes selon leurs croyances. Caroline reste ouverte sans imposer son cadre, mais avec une vigilance importante : attention aux faux souvenirs. Ce qui est ressenti n’est pas forcément ce que l’on a vécu personnellement.
L’exercice du « déplier » : une page blanche pour comprendre
L’un des moments les plus concrets de l’interview est l’exercice que Caroline propose en direct à Barbara, qui partage une réaction émotionnelle qu’elle ne s’explique pas : l’impossibilité d’accueillir quelqu’un qui passe à l’improviste.
Caroline lui suggère alors une méthode simple et puissante : prendre une page blanche, écrire la situation en haut, et lister toutes les hypothèses possibles. Le côté intrusif, la surprise, l’intimité non respectée enfant, les histoires familiales… Tout ce qui peut faire écho. C’est ce qu’elle appelle un « déplier » : dérouler patiemment la pensée pour voir ce qui se répète comme attitude, et émettre une première ou deuxième hypothèse.
« C’est un moment d’introspection. Tu prends le support de la pensée et tu dis : à quoi ça vient me faire référence ? »
Un témoignage personnel bouleversant
Avec une grande pudeur et beaucoup d’humanité, Caroline partage l’histoire de sa propre mère, atteinte aujourd’hui d’une DMLA avancée et de troubles apparentés à Alzheimer. Le jour où sa mère lui annonce qu’elle va devenir aveugle, Caroline lui répond, dans une vérité bouleversante : « Tu n’as jamais rien vu de toute manière. »
C’est l’occasion pour Caroline d’introduire un concept clé de son livre : les cinq manifestants du secret.
- Le gardien,
- l’otage,
- le complice,
- la victime,
- l’inventeur.
Ces rôles s’entrelacent, se transmettent, se confondent. Et Caroline souligne avec lucidité que sa mère, n’ayant jamais été ni autorisée ni invitée à dire, porte aujourd’hui dans ses cellules l’implosion d’un secret jamais sorti. Une histoire personnelle qui éclaire toute la portée du travail thérapeutique qu’elle propose.
« Une course de relais » : transmettre autrement
Barbara pose une question très personnelle : comment Caroline, avec toute sa connaissance, applique-t-elle ces principes avec ses propres enfants ? La réponse est touchante de simplicité et d’humilité.
Chez elle, la parole est libre. Les histoires familiales se racontent à table, naturellement. Et lorsque sa fille lui dit un jour : « Ce n’est pas ma colère ! », Caroline lui répond avec sincérité : « Non ma chérie, c’est la mienne, et j’en suis désolée. Mais toi, tu le sais. Et on va faire en sorte que ça ne dure pas 10 000 ans, mais 3 jours. »
« C’est comme une course de relais. Tu as pris le mauvais bâton à un moment donné. Mais on ne peut pas tout régler en une génération. On va essayer de gérer la chaleur de la patate pour qu’elle soit moins, moins, moins transmise. »
Cette image de la patate chaude à refroidir au fil des générations est l’une des plus parlantes de l’interview. Elle dit toute la posture de Caroline : ni dans la culpabilité, ni dans le déni, mais dans la transformation en conscience.
Revenir au réel : identifier, reconnaître, se choisir
À la question « comment revenir au réel quand on se sent pris dans un récit familial qui nous dépasse ? », Caroline propose trois phases claires :
- Identifier le récit, sans s’y réduire.
- Reconnaître son utilité — car c’est aussi grâce à ce qui s’est joué avant que nous sommes en vie aujourd’hui. Remercier, même.
- Se choisir : décider de construire sa propre vie, faire autrement, en toute conscience.
Et un conseil très concret pour finir, qui résume tout :
« Va marcher pieds nus dans la forêt. C’est comme ça que tu te reconnectes au réel, parce que c’est ce que tu es aujourd’hui. »
Un livre qui se digère lentement
Barbara conclut l’échange par un conseil aux auditeurs et auditrices : Le livre des secrets de famille n’est pas un ouvrage à lire d’une traite. Caroline elle-même le recommande : « Vaut mieux le faire en plusieurs fois, lire à certains moments puis digérer. » Le livre accompagne, ouvre des portes, propose des espaces de pause grâce à des « issues de secours » quand l’émotion devient trop forte.
Et Caroline de conclure avec une belle promesse :
« Vous allez écrire votre histoire. C’est un vrai film de votre histoire que vous allez voir. »
Pour aller plus loin
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