Cet article est issu d’un devoir que j’ai rédigé il y a plusieurs années dans le cadre de ma formation en symbolisme. En le relisant aujourd’hui avec mon regard de psycho-analyste clinicienne et les années de pratique qui ont suivi, j’ai eu envie de le retravailler, de l’enrichir et de le partager. Les fondements de cette réflexion demeurent, mais ils se sont nourris, au fil du temps, de l’expérience clinique et des rencontres thérapeutiques.
Les dictionnaires, les lexiques et les ouvrages spécialisés nous offrent des repères précieux. Pourtant, lorsqu’il est question de l’inconscient, du rêve ou de l’histoire intime d’une personne, aucune interprétation ne peut être entièrement séparée de celui ou celle qui porte le symbole.
Codifier, c’est classer, normaliser, rationaliser et systématiser. C’est tenter de donner une place, un sens et une définition commune à ce qui, parfois, nous échappe. Mais jusqu’où pouvons-nous enfermer le langage symbolique dans des catégories sans risquer d’en réduire la richesse ?
Le symbole : un langage entre le visible et l’invisible
Le symbolique est avant tout un langage. Il permet de rendre perceptible une réalité abstraite, de donner une forme à une idée, à un conflit, à un désir ou à un mouvement inconscient. En psychanalyse, le symbole peut ainsi être compris comme une représentation indirecte et figurée de ce qui ne parvient pas toujours à se dire clairement.
Par son intermédiaire, la pensée se matérialise. Une image, un objet, un animal, un lieu ou une situation peuvent devenir les porteurs d’un sens qui dépasse leur simple réalité concrète.
Certains symboles semblent appartenir à un langage largement partagé : la balance évoque la justice, la colombe la paix, le chien la fidélité. Ils s’appuient sur une culture commune et sur des associations transmises au fil du temps.
À cette dimension culturelle s’ajoute celle de l’imaginaire collectif. Carl Gustav Jung évoque l’existence d’un inconscient collectif, constitué d’archétypes, d’images et de motifs hérités de l’expérience humaine. Les ogres, les dragons, les princesses, les loups ou encore les figures héroïques traversent ainsi les mythes, les légendes, les contes et les rêves.
« Lorsque l’esprit entreprend l’exploration d’un symbole, il est amené à des idées qui se situent au-delà de ce que notre raison peut saisir. »Carl Gustav Jung
Mais un symbole ne relève jamais uniquement de l’universel. Il rencontre aussi une histoire personnelle, des souvenirs, des émotions, un contexte familial et une expérience singulière. C’est dans cette rencontre que son sens devient vivant.
Un même symbole peut-il avoir plusieurs significations ?
Si le symbole peut être collectif tout en étant profondément personnel, comment l’interpréter sans lui imposer un sens ?
Interpréter consiste à partir de repères connus tout en tenant compte de la personne qui se trouve face à nous. Il ne peut donc exister une seule lecture définitive des êtres, des rêves ou des symboles. Même lorsqu’un symbole contient une part de vérité, celle-ci ne peut être enfermée une fois pour toutes dans une définition.
Le sens se découvre progressivement, au fil de l’expérience, des associations et du cheminement de la personne. Un symbole « fait signe » : il suggère davantage qu’il ne démontre. Il ouvre une direction de réflexion, mais il ne délivre pas mécaniquement une réponse.
Jung invitait d’ailleurs ses élèves à apprendre autant que possible sur le symbolisme, puis à oublier ce savoir au moment d’écouter le rêve d’une personne. Cette posture rappelle une règle essentielle : l’interprétation symbolique ne devrait pas imposer, mais proposer ; elle ne devrait pas enfermer, mais ouvrir.
Freud accorde néanmoins davantage de place à certaines correspondances relativement constantes entre les éléments du rêve et les pensées inconscientes. Dans cette perspective, certains objets allongés peuvent, par exemple, être associés au sexe masculin, tandis que les cavités peuvent évoquer les organes sexuels féminins.
Ces repères peuvent être utiles, mais ils ne devraient jamais effacer les associations propres au rêveur.
Une personne + un symbole = une interprétation singulière.
Pourquoi cherchons-nous à codifier les symboles ?
Codifier l’interprétation symbolique revient à vouloir traduire collectivement un langage abstrait. L’entreprise est séduisante : elle nous rassure, structure notre pensée et nous donne l’impression de mieux comprendre ce qui nous échappe.
Depuis l’enfance, nous apprenons à classer, à distinguer et à faire entrer chaque forme dans la case qui lui correspond. Nous cherchons naturellement des catégories stables. Pourtant, le psychisme humain ne se laisse pas toujours ranger aussi facilement.
Les dictionnaires de symboles, les lexiques et les ouvrages spécialisés sont donc utiles lorsqu’ils sont considérés comme des supports de réflexion. Ils offrent des bases culturelles, historiques, psychanalytiques ou mythologiques sur lesquelles le thérapeute et la personne accompagnée peuvent s’appuyer.
Le danger apparaît lorsque ces ressources sont utilisées comme des grilles automatiques, capables de fournir une traduction exacte et incontestable. Dans ce cas, la codification ne soutient plus l’interprétation : elle la remplace.
Mythes et contes : une symbolique plus facilement partageable
Certains domaines se prêtent davantage à une lecture symbolique commune. Les mythes, les légendes et les contes ont souvent été transmis pour représenter les conflits, les peurs, les étapes de croissance et les grandes expériences humaines.
Dans La Psychanalyse des contes de fées, Bruno Bettelheim montre comment les contes mettent en scène, sous une forme imaginaire, les étapes essentielles de la croissance et de l’accès à l’autonomie.
La fée, la marraine ou la princesse représentent fréquemment des figures protectrices ou bénéfiques, tandis que l’ogre, la sorcière ou le monstre incarnent la menace, la peur ou la part destructrice. Le héros, quant à lui, permet souvent à l’enfant de s’identifier et de traverser symboliquement les épreuves.
Connaître ces grandes structures peut enrichir l’écoute thérapeutique et soutenir la création de récits, de métaphores ou de contes thérapeutiques. Le symbole devient alors un langage indirect permettant d’aborder ce qui serait parfois trop difficile à exprimer frontalement.
Le rêve : là où la codification devient plus délicate
L’interprétation des rêves est probablement le domaine dans lequel la prudence est la plus nécessaire. Un même symbole peut prendre des visages très différents selon la personne qui rêve, son histoire, son âge, son contexte de vie et les émotions ressenties pendant le rêve.
Une maison peut être associée au corps, à l’identité, à la famille, à l’intimité, à la sécurité ou, au contraire, à l’enfermement. Mais elle peut aussi rappeler une maison d’enfance, un deuil, un déménagement, un projet ou une peur précise. La signification ne se trouve donc pas seulement dans l’objet « maison », mais dans ce qu’il évoque pour le rêveur.
« Aucun symbole apparaissant dans un rêve ne peut être abstrait de l’esprit individuel qui le rêve. »Carl Gustav Jung
Ce qui semble juste aujourd’hui ne le sera peut-être plus demain, car l’être humain est en mouvement. Le sens d’un symbole peut évoluer avec les événements, les prises de conscience et les transformations intérieures.
La codification du rêve ne peut donc jamais constituer un dogme fermé. Les informations doivent être croisées, interrogées et replacées dans l’histoire de la personne. Sans cette précaution, le risque est de produire des amalgames ou de tomber dans une forme de « psychanalyse sauvage ».
Une illustration : se retrouver chez soi sans savoir comment
Un rêve peut, par exemple, mettre en scène une personne qui se trouve chez son compagnon puis se retrouve soudainement dans sa propre maison, sans aucun souvenir du trajet. Elle panique, craint de perdre la mémoire, cherche une explication, puis comprend qu’elle est en train de rêver. Elle tente alors de se réveiller, mais n’y parvient pas immédiatement.
Un dictionnaire pourrait attribuer une signification générale à la maison, à l’oubli, au déplacement ou au faux réveil. Pourtant, aucune de ces définitions ne suffirait à comprendre le rêve.
Il faudrait aussi interroger la période de vie traversée, la charge de travail, le sentiment de débordement, la relation au foyer, la place du compagnon, la peur de perdre le contrôle, ainsi que les émotions ressenties au réveil. C’est seulement à partir de l’ensemble de ces éléments qu’une interprétation pourrait commencer à se construire.
La posture du thérapeute face au symbole
La connaissance du symbolisme reste précieuse. Elle offre un socle, nourrit la pensée et permet d’ouvrir des hypothèses. Toutefois, le thérapeute doit savoir suspendre son savoir pour accueillir chaque symbole comme un élément neuf.
Il ne s’agit pas d’oublier ses connaissances, mais de ne pas les placer avant la parole de la personne. Le thérapeute devient alors un herméneute : il accompagne la recherche de sens sans prétendre posséder la vérité de l’autre.
Les interprétations trop rapides, prononcées au nom d’une codification supposée incontestable, empêchent la remise en question et réduisent la complexité du psychisme. Or, c’est précisément cette capacité à remettre en mouvement les significations qui permet à chacun d’évoluer.
Il n’existe pas une vérité unique du symbole, mais une pluralité de significations possibles, dont certaines ne prennent sens qu’au contact d’une histoire particulière.
Alors, jusqu’où peut-on codifier l’interprétation symbolique ?
Oui, l’interprétation symbolique peut être codifiée jusqu’à constituer un savoir général, une base culturelle et un point de départ. Cette codification peut faire émerger des pistes, soutenir la réflexion et enrichir la pratique.
Mais elle doit rester souple, ouverte et toujours susceptible d’être remise en question. Elle ne peut devenir une vérité automatique applicable de la même manière à tous.
Codifier pour orienter : oui.
Codifier pour enfermer : non.
Le symbole porte une richesse telle qu’il serait dommage de l’édulcorer en le réduisant à une définition unique. L’essentiel n’est peut-être pas de savoir immédiatement ce qu’il veut dire, mais de découvrir ce qu’il vient raconter, à cet instant précis, à la personne qui le rencontre.
Bibliographie
- BOURDIN, D., L’interprétation des rêves, avec le texte du chapitre VI, sections 1 à 3, Éditions La Philothèque, 2001.
- FREUD, S., Introduction à la psychanalyse, Éditions Hatier, 1973.
- GODIN, C. et SILVAGNI, G.-O., La psychanalyse pour les Nuls, Éditions First, 2012.
- LAPLANCHE, J. et PONTALIS, J.-B., Vocabulaire de la psychanalyse, Éditions Quadrige, 1998.
- ROMEY, G., Dictionnaire de la symbolique des rêves, Éditions Albin Michel, 2005.
- ROUDINESCO, É. et PLON, M., Dictionnaire de la psychanalyse, Le Livre de Poche, Librairie Arthème Fayard, 2011.
